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 Frapper le sol de Céline Wagner

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gagadinorux
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MessageSujet: Frapper le sol de Céline Wagner   Dim 1 Mai 2016 - 22:44


Le Butô (qui signifie "danser" et "taper le sol"), avant-garde de la danse japonaise dans les années 60 fut initié par Tatsumi Hijikata avec "Kinjiki, ou Amours interdites" en 1959.

Céline Wagner nous propose de parcourir le destin de cet homme à travers une biographie plus sensorielle que factuelle.
L'auteur nous invite à suivre Tatsumi Hijikata en évoquant ses désirs, ses pulsions, son enfance, la maturation de son art et sa totale dévotion à une nouvelle expression corporelle.

La deuxième partie du livre évoque sa rencontre avec Ono Kazuo ainsi que quelques spectacles importants du danseur et chorégraphe :

"Kinjiki, ou Amours interdites", 1959, deux corps à moitié nus, sans musique, sans décors, sans costumes.
"La Mort de Divine", 1960.
"La rébellion de la chair", 1968.
"Hôsôtan ou Histoire de petite vérole", 1972.




Une biographie emplie de poésie et de réflexion, où le corps, torturé, vivant, mourant, travesti et investi de toute chose en est la clé de voûte.
Tout commence dans un village au nord du Japon en 1928.
Dès sa naissance, Kunio (avant qu'il ne prenne le nom de Tatsumi Hijikata) perçoit l'importance du corps, de ses capacités et de ses frustrations.
Le corps du nourrisson emmailloté est emprisonné et lutte pour bouger et se mouvoir alors que tout le restreint et l'étreint.
Corps inerte et enfermé entre rats, morve et excréments. Un corps de souffrance et d'abnégation.
Il découvre la nécessité de "descendre" au plus profond de soi, d'explorer son corps intérieur, de puiser dans les "ténèbres de sa propre chair".

Plus tard, entre bombardements et famine, les ravages de la seconde guerre mondiale seront un autre moment important de cette relation au corps. Les corps décharnés par la faim, luttant pour survivre, à l'orée de la mort, les corps morts adoptant des postures que nul vivant ne saurait prendre. Ses sœurs vendues aux bordels des grandes villes pour avoir moins de bouches à nourrir, sa conviction d'appartenir à un monde qui lui paraît étranger, et l'exploration des pulsions humaines, de la noirceur de l'homme et de ses instincts primitifs, sources inconditionnelles de toute création, seront au cœur de la quête de Tatsumi Hijikata.


Les os, la chair, les cheveux, chaque partie du corps danse dans une alternance de lenteur et d'immobilisme (celui de son enfance immobile, celle des morts) et d'agitation frénétique, emballement du corps, corps qui devient représentation possible de toute chose et de tout être.

Le corps ne devient pas l'expression seule d'un spectacle (dansé) mais donne à ressentir un lieu, un objet, et crée à lui seul un univers.
Le corps exprime au plus près la réalité des choses, il en est un lien direct, tout comme il garde la mémoire de ce qu'il a vécu et de ce qu'il aurait pu vivre.

Céline Wagner (à travers un poulet comme narrateur, emblème énigmatique des spectacles de Tatsumi Hijikata) explore le parcours du jeune homme qui veut s'extraire de sa condition pour trouver une voie nouvelle, personnelle et insaisissable.
L'art comme moyen d'échapper à son destin, de se transformer, de se construire en dehors de toute filiation. L'importance de la mort, de la souffrance du corps et de son émancipation.
Au début de son art, Tatsumi Hijikata fut fortement influencé par les avant-gardes européennes, comme le surréalisme ou l'expressionnisme allemand et par des auteurs "maudits" comme Isidore Ducasse (Conte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror) dont plusieurs passages sont cités, Genet, Sade ou encore Antonin Artaud.

Puis, sous l'impulsion de son ami photographe Eiko Hosoe, Tatsumi Hijikata retournera dans son village, à la rencontre de son passé et de ses origines paysannes.
Il expérimentera alors les corps meurtris de son enfance et opérera une réconciliation avec ses origines.
Son art prendra une tournure plus personnelle, il abandonnera alors ses références à la littérature contemporaine pour conduire à l'émergence du Butô dont il sera une référence incontestable.

Céline Wagner nous offre une biographie aux couleurs chaudes et au trait doux, maniant textes et dessins pour nous ouvrir au Butô et à la vision si singulière de l'immense artiste Tatsumi Hijikata auquel elle rend hommage, comme à ces corps dont elle retranscrit avec force et habilité les mouvements et évocations.


Une présentation du travail de Tatsumi Hijikata et en particulier de "La Rébellion de la chair" de 1968, lors d'une exposition au Consortium de Dijon en 2012.
http://leconsortium.fr/expositions-exhibitions/tatsumi-hijikata/


Hôsôtan, 1972 :
https://www.youtube.com/watch?v=rIGN0GpegyQ

Captation de 1973 (projection 2003, Tokyo)
https://www.youtube.com/watch?v=AEM9SAymJt4

The masseur, 1663.
https://www.youtube.com/watch?v=76KWarG6ABo


Butô actuel :

https://www.youtube.com/watch?v=K-3Ro3s1RG8
https://www.youtube.com/watch?v=T-787xnMCqU
https://www.youtube.com/watch?v=5cKSSrxT0MY
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Manue
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Lun 2 Mai 2016 - 6:37

Une écriture et un dessin puissants, la première partie sur l'enfance, la construction du rapport au corps, au monde, m' a plus marquée, la seconde partie rythmée par l'ordre chronologique des différentes chorégraphies est un peu plus classique mais cela reste très intéressant et original , j'espère qu'il sera sélectionné
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gagadinorux
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Sam 7 Mai 2016 - 16:34

Pour ceux qui n'auraient jamais vu de Butô, je conseille vivement de regarder les vidéos citées plus haut, et celles de Hijikata en particulier.
Cela permet de mieux appréhender la relation au corps décrite dans la BD.
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feufollet
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Mar 17 Mai 2016 - 10:19

Un dessin et un art troublant, violent, qui ne laisse pas insensible.
Une deuxième lecture s'impose - j'ai sauté un certain nombre de textes, happée par le graphisme qui me parlait plus et me poussait en avant, que par la narration, un peu trop verbeuse peut-être...
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Can
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Mar 17 Mai 2016 - 19:26

Si j'ai trouvé la première partie autour de l'enfance plutôt réussie, j'ai ensuite peiné sur la seconde où la biographie prends à mon sens trop la forme de l'hommage, hommage parfaitement exprimé par les dessins, mais parfois assez pénible et complexe à suivre et décrypter à travers les textes.
J'en sors donc avec une impression mitigée, celle d'être resté en marge d'un homme et d'un art certainement passionnant et magnifiquement représenté, auquel l'auteur n'est pourtant pas parvenu à susciter mon plus vif intérêt.
Je pense que ce livre mérite une seconde lecture, la magnifique chronique de Gaga donnant pleinement envie de d'y replonger.
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Tue-Loup
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Jeu 19 Mai 2016 - 13:08

Un livre passionnant même s'il n'est pas toujours abouti.
La deuxième partie est splendide d'un point de vue graphique mais pas toujours passionnante ! (au tout cas, assez conventionnelle )

La premiere partie sur l'enfance est dense, elle donne explication de la genèse du Bûto dans la jeunesse de Tatsumi Hijikata ...j'avoue que cela me perturbe. Mes maigres connaissances sur le Bûto faisaient souvent référence à l'histoire du Japon (Hiroshima ...et donc à un traumatisme collectif)et beaucoup moins à une psychanalyse de la jeunesse de son auteur.

Dans son ensemble, je trouve la BD assez complexe et surtout elle manque cruellement de l'incroyable épure de cette danse, comme une contradiction difficilement compréhensible.

Pour les personnes qui souhaitent en connaitre un peu plus sur le Bûto, bien sûr il y a les belles propositions de vidéo de Gaga, mais pour compléter cela, l'an prochain la Comédie programmera un spectacle autour du Bûto.
Le spectacle vivant est encore la meilleure façon d'aborder les différents courants de la danse contemporaine.
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eraserhead
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Ven 27 Mai 2016 - 8:53

Ah oui, c'est bien un poulet qui raconte... C'est pas banal, ca, un poulet.
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fabulous
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Ven 27 Mai 2016 - 13:32

eraserhead a écrit:
Ah oui, c'est bien un poulet qui raconte... C'est pas banal, ca, un poulet.

Ah bon ?


_________________
"Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l'horreur de la vie et l'extase de la vie." Baudelaire
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eraserhead
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Ven 27 Mai 2016 - 18:39

Eh ben si c'est banal, en plus. Oui, mais le poulet de frapper le sol, il est mort et il raconte quand même ! (Mais non, ralez pas, j'ai compris, c'est un poulet à travers lequel il y a la voix de tous les poulets du monde)


[De fait, je revois mon jugement sur love in vain. C'était pas si bête de faire parler le diable]
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Superphane
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Ven 27 Mai 2016 - 21:39



Sinon, voilà un bien beau livre. Riche et complexe. Belle écriture, texte profond et dense.
La biographie est habile et sort un peu des sentiers battus.

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gagadinorux
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Sam 28 Mai 2016 - 11:50

Petit texte jouissif et critique acerbe de nos sociétés et de la bêtise humaine (par le prisme de la condition animale).


Dialogue du chapon et de la poularde (1763)
Voltaire


LE CHAPON.

Eh, mon Dieu! ma poule, te voilà bien triste, qu’as-tu?

LA POULARDE.

Mon cher ami, demande-moi plutôt ce que je n’ai plus. Une maudite servante m’a prise sur ses genoux, m’a plongé une longue aiguille dans le cul, a saisi ma matrice, l’a roulée autour de l’aiguille, l’a arrachée et l’a donnée à manger à son chat. Me voilà incapable de recevoir les faveurs du chantre du jour, et de pondre.

LE CHAPON.

Hélas! ma bonne, j’ai perdu plus que vous; ils m’ont fait une opération doublement cruelle: ni vous ni moi n’aurons plus de consolation dans ce monde; ils vous ont fait poularde, et moi chapon. La seule idée qui adoucit mon état déplorable, c’est que j’entendis ces jours passés, près de mon poulailler, raisonner deux abbés italiens à qui on avait fait le même outrage afin qu’ils pussent chanter devant le pape avec une voix plus claire. Ils disaient que les hommes avaient commencé par circoncire leurs semblables, et qu’ils finissaient par les châtrer: ils maudissaient la destinée et le genre humain.

LA POULARDE.

Quoi! c’est donc pour que nous ayons une voix plus claire qu’on nous a privés de la plus belle partie de nous-mêmes?

LE CHAPON.

Hélas! ma pauvre poularde, C’est pour nous engraisser, et pour nous rendre la chair plus délicate.

LA POULARDE.

Eh bien! quand nous serons plus gras, le seront-ils davantage?

LE CHAPON.

Oui, car ils prétendent nous manger.

LA POULARDE.

Nous manger! ah, les monstres!

LE CHAPON.

C’est leur coutume; ils nous mettent en prison pendant quelques jours, nous font avaler une pâtée dont ils ont le secret, nous crèvent les yeux pour que nous n’ayons point de distraction; enfin, le jour de la fête étant venu, ils nous arrachent les plumes, nous coupent la gorge, et nous font rôtir. On nous apporte devant eux dans une large pièce d’argent; chacun dit de nous ce qu’il pense; on fait notre oraison funèbre: l’un dit que nous sentons la noisette; l’autre vante notre chair succulente; on loue nos cuisses, nos bras, notre croupion; et voilà notre histoire dans ce bas monde finie pour jamais.

LA POULARDE.

Quels abominables coquins! je suis prête à m’évanouir. Quoi! on m’arrachera les yeux! on me coupera le cou! je serai rôtie et mangée! Ces scélérats n’ont donc point de remords?

LE CHAPON.

Non, m’amie; les deux abbés dont je vous ai parlé disaient que les hommes n’ont jamais de remords des choses qu’ils sont dans l’usage de faire.

LA POULARDE.

La détestable engeance! Je parie qu’en nous dévorant ils se mettent encore à rire et à faire des contes plaisants, comme si de rien n’était.

LE CHAPON.

Vous l’avez deviné; mais sachez pour votre consolation (si c’en est une) que ces animaux, qui sont bipèdes comme nous, et qui sont fort au-dessous de nous, puisqu’ils n’ont point de plumes, en ont usé ainsi fort souvent avec leurs semblables. J’ai entendu dire à mes deux abbés que tous les empereurs chrétiens et grecs ne manquaient jamais de crever les deux yeux à leurs cousins et à leurs frères; que même, dans le pays où nous sommes, il y avait eu un nommé Débonnaire qui fit arracher les yeux à son neveu Bernard. Mais pour ce qui est de rôtir des hommes, rien n’a été plus commun parmi cette espèce. Mes deux abbés disaient qu’on en avait rôti plus de vingt mille pour de certaines opinions qu’il serait difficile à un chapon d’expliquer, et qui ne m’importent guère.

LA POULARDE.

C’était apparemment pour les manger qu’on les rôtissait.

LE CHAPON.

Je n’oserais pas l’assurer; mais je me souviens bien d’avoir entendu clairement qu’il y a bien des pays, et entre autres celui des Juifs, où les hommes se sont quelquefois mangés les uns les autres.

LA POULARDE.

Passe pour cela. Il est juste qu’une espèce si perverse se dévore elle-même, et que la terre soit purgée de cette race. Mais moi qui suis paisible, moi qui n’ai jamais fait de mal, moi qui ai même nourri ces monstres en leur donnant mes oeufs, être châtrée, aveuglée, décollée, et rôtie! Nous traite-t-on ainsi dans le reste du monde?

LE CHAPON.

Les deux abbés disent que non. Ils assurent que dans un pays nommé l’Inde, beaucoup plus grand, plus beau, plus fertile que le nôtre, les hommes ont une loi sainte qui depuis des milliers de siècles leur défend de nous manger; que même un nommé Pythagore, ayant voyagé chez ces peuples justes, avait rapporté en Europe cette loi humaine, qui fut suivie par tous ses disciples. Ces bons abbés lisaient Porphyre le Pythagoricien, qui a écrit un beau livre contre les broches.

O le grand homme! le divin homme que ce Porphyre! Avec quelle sagesse, quelle force, quel respect tendre pour la Divinité il prouve que nous sommes les alliés et les parents des hommes; que Dieu nous donna les mêmes organes, les mêmes sentiments, la même mémoire, le même germe inconnu d’entendement qui se développe dans nous jusqu’au point déterminé par les lois éternelles, et que ni les hommes ni nous ne passons jamais! En effet, ma chère poularde, ne serait-ce pas un outrage à la Divinité de dire que nous avons des sens pour ne point sentir, une cervelle pour ne point penser? Cette imagination digne, à ce qu’ils disaient, d’un fou nommé Descartes, ne serait-elle pas le comble du ridicule et la vaine excuse de la barbarie?

Aussi les plus grands philosophes de l’antiquité ne nous mettaient jamais à la broche. Ils s’occupaient à tâcher d’apprendre notre langage, et de découvrir nos propriétés si supérieures à celles de l’espèce humaine. Nous étions en sûreté avec eux comme dans l’âge d’or. Les sages ne tuent point les animaux, dit Porphyre; il n’y a que les barbares et les prêtres qui les tuent et les mangent. Il fit cet admirable livre pour convertir un de ses disciples qui s’était fait chrétien par gourmandise.

LA POULARDE.

Eh bien! dressa-t-on des autels à ce grand homme qui enseignait la vertu au genre humain, et qui sauvait la vie au genre animal?

LE CHAPON.

Non, il fut en horreur aux chrétiens qui nous mangent, et qui détestent encore aujourd’hui sa mémoire; ils disent qu’il était impie, et que ses vertus étaient fausses, attendu qu’il était païen.

LA POULARDE.

Que la gourmandise a d’affreux préjugés! J’entendais l’autre jour, dans cette espèce de grange qui est près de notre poulailler, un homme qui parlait seul devant d’autres hommes qui ne parlaient point; Il s’écriait que « Dieu avait fait un pacte avec nous et avec ces autres animaux appelés hommes; que Dieu leur avait défendu de se nourrir de notre sang et de notre chair ». Comment peuvent-ils ajouter à cette défense positive la permission de dévorer nos membres bouillis ou rôtis? Il est impossible, quand ils nous ont coupé le cou, qu’il ne reste beaucoup de sang dans nos veines; ce sang se mêle nécessairement à notre chair; ils désobéissent donc visiblement à Dieu en nous mangeant. De plus, n’est-ce pas un sacrilège de tuer et de dévorer des gens avec qui Dieu a fait un pacte? Ce serait un étrange traité que celui dont la seule clause serait de nous livrer à la mort. Ou notre créateur n’a point fait de pacte avec nous, ou c’est un crime de nous tuer et de nous faire cuire il n’y a pas de milieu.

LE CHAPON.

Ce n’est pas la seule contradiction qui règne chez ces monstres, nos éternels ennemis. Il y a longtemps qu’on leur reproche qu’ils ne sont d’accord en rien. Ils ne font des lois que pour les violer; et, ce qu’il y a de pis, c’est qu’ils les violent en conscience. Ils ont inventé cent subterfuges, cent sophismes pour justifier leurs transgressions. Ils ne se servent de la pensée que pour autoriser leurs injustices, et n’emploient les paroles que pour déguiser leurs pensées. Figure-toi que, dans le petit pays où nous vivons, il est défendu de nous manger deux jours de la semaine: ils trouvent bien moyen d’éluder la loi; d’ailleurs cette loi, qui te paraît favorable, est très barbare; elle ordonne que ces jours-là on mangera les habitants des eaux ils vont chercher des victimes au fond des mers et des rivières. Ils dévorent des créatures dont une seule coûte souvent plus de la valeur de cent chapons: ils appellent cela jeûner, se mortifier. Enfin je ne crois pas qu’il soit possible d’imaginer une espèce plus ridicule à la fois et plus abominable, plus extravagante et plus sanguinaire.

LA POULARDE.

Eh, mon Dieu! ne vois-je pas venir ce vilain marmiton de cuisine avec son grand couteau?

LE CHAPON.

C’en est fait, m’amie, notre dernière heure est venue; recommandons notre âme à Dieu.

LA POULARDE.

Que ne puis-je donner au scélérat qui me mangera une indigestion qui le fasse crever! Mais les petits se vengent des puissants par de vains souhaits, et les puissants s’en moquent.

LE CHAPON.

Aïe! on me prend par le cou. Pardonnons à nos ennemis.

LA POULARDE.

Je ne puis; on me serre, on m’emporte. Adieu, mon cher chapon.

LE CHAPON.

Adieu, pour toute l’éternité, ma chère poularde.


_____________________________
Une version audio ici :

http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/voltaire-deux-songes-et-un-dialogue.html
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Manue
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Dim 29 Mai 2016 - 11:06

Une manière plutôt intelligente et ironique de remettre en cause un certain anthropocentrisme, très généralisé, très occidental aussi, le japon est de tradition animiste à l'origine, ça joue peut-être son rôle ...
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eraserhead
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Dim 29 Mai 2016 - 17:41

Oui, sans doute, mais le livre parle de ça ?
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naphtalene
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Dim 29 Mai 2016 - 18:03

non, mais on peut s'égarer un peu et revenir, ce petit détour est plutôt bienvenu ! Et l'on parlait beaucoup de poulets alors ...

sinon je vais faire court ici car ca frappage de sol m'a laissée de marbre, une petite curiosité au début et très vite une grande lassitude qui m'a ôté toute envie de m'intéresser au sujet, c'est quand même un comble.

ou alors, pas le bon moment, pas l'humeur adéquate ? j'ai abandonné l'idée de la relecture après quelques pages, pas la peine d'insister.

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feufollet
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Dim 29 Mai 2016 - 22:56

Au premier feuilletage de ce livre, je ne pensais pas que je voterai pour lui, tant le dessin m'avait paru cru et le sujet sordide.
A la première lecture, rapidement, j'avais abandonné le texte, subjuguée par le graphisme, les corps, les couleurs. L'accumulation de phrases me laissait une impression de lourdeur peu appétissante.

Heureuse relecture, qui m'a permis d'avancer doucement dans l'histoire, dans ses mots, pas toujours compréhensibles, mais envoûtants, comme un poème.

"...l'artiste sait qu'il n'y a pas d'authencité en art. Juste le refus d'emprunter un chemin déjà tracé par d'autres. Et le désir de parler à tous. La mort est notre seule préoccupation commune. Malgré tous nos efforts, vains, pour la regarder du plus loin possible."

Sans doute y a-t-il trop de phrases. Je comprends Tue-Loup qui regrette que le livre ne soit pas plus dépouillé.
J'aimerais beaucoup savoir comment Céline Wagner a écrit son texte ...
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Charles Olivier
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Lun 30 Mai 2016 - 18:19

Graphiquement, j’ai adoré. Les pages ont de la matière, du relief, de la consistance. Mais je n’ai pas été pris dans la danse de la carrière de l’artiste. Sans mouvement, la suite de la lecture fut moins plaisante.
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eric
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Mar 31 Mai 2016 - 13:55

Je me retrouve dans ce que dit Can sur la première partie enfance plutôt réussie et la partie hommage plus douloureuse car plus hermétique.

J'allais vers ce livre à reculons. J'aime feuilleter les livres avant de les lire afin de m'en faire une idée, et celui-ci ne me parlait guerre. J'avais peur de m'ennuyer sec ! Mais toute la première partie sur l'enfance porte un véritable sens. Elle a su venir me chercher par un abord qui fait sens. Et puis graphiquement, c'est impressionnant ! Sauf qu'au bout d'un moment, j'ai décroché : je me suis retrouvé à regarder les images sans trop suivre le discours. Avis plus que mitigé, donc.
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Airmic
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Mar 31 Mai 2016 - 16:49

Un livre graphiquement magnifique. Bizarrement, la première partie a été pour moi la plus lourde, j'ai eu du mal à rentrer dans le livre. Mais dès la seconde partie lancée, j'ai été porté par le texte et les illustrations, avec une mention pour les pages très réussies des étapes du maquillage.
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Joco
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Mar 31 Mai 2016 - 17:15

Lecture particulièrement pénible pour moi. Le dessin joue du début à la fin sur la déformation des corps, la ficelle est peu grosse et finit par lasser sérieusement. Le texte, débordant de la plupart des cases, reste figé dans le même registre tout au long de se livre fatiguant et sans intérêt, pour moi. La biographie est originale mais dans quel but ?
Il faut avoir une certaine connaissance du sujet pour espérer trouver un quelque chose dans ce livre. Je ne connaissais pas le Butô et ça ne donne pas envie de s'y intéresser.







Je ne dois pas comprendre le poulet !
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Manue
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Lun 16 Jan 2017 - 22:21

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gagadinorux
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   Mer 18 Jan 2017 - 18:46

Récompense amplement méritée pour ce très beau livre Smile

Et le prix humour pour "Le Problème avec les femmes" de Jacky Fleming,
que je conseille vivement aussi! (merci Fab)
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MessageSujet: Re: Frapper le sol de Céline Wagner   

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Frapper le sol de Céline Wagner
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