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 Vous voulez de mes nouvelles ?

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MessageSujet: Vous voulez de mes nouvelles ?   Dim 21 Déc 2008 - 23:42

De l’autre côté...

La pluie martelait le pare-brise de la DS. Avec l’averse, par cette nuit profonde, on n’y voyait goutte sur cette route de campagne, c'était le cas de le dire !
Au volant, Lazare pestait.

Bien qu’ayant dépassé la trentaine, il avait conservé l’allure d’un étudiant attardé : plutôt maigre, le visage allongé, le nez recourbé chaussé de petites lunettes rondes… Un chapeau mou informe dissimulait une partie de ses cheveux bouclés. Il avait quitté Paris depuis ce matin, et roulé toute la journée presque sans faire de pause. La fatigue commençait à se faire sentir…

Soudain, une silhouette se dressa en travers de la route ! La voiture freina brutalement, soulevant des gerbes d’eau. Il parvint cependant à s’arrêter in extremis... Lazare ouvrit vivement la vitre : « - je suis désolé, bredouilla-t-il, je ne vous ai vu qu’au dernier moment… Vous désirez que je vous dépose quelque part ? »

Pas de réponse. Ni le moindre geste. Il observa l’homme : grand, massif, enveloppé d’un long manteau noir… La pluie ruisselait sur son chapeau à larges bords. Son visage était en partie dissimulé dans l’ombre mais ses yeux paraissaient briller d’une lueur inquiétante.

En lui-même, Lazare se félicita que le géant ne donnât pas suite à son invitation… Il reprit :
« - Je cherche la demeure de monsieur Montbrison, l’industriel… Vous pouvez peut-être m’indiquer la route ? 
Sans mot dire, l’homme en noir pointa une direction du doigt.
- Heu… merci… »

La voiture redémarra. Lazare regardait le colosse taciturne rétrécir dans le rétroviseur. Il restait immobile sur le rebord de la route, semblant le fixer…
« - Quel zombie ! » pensa-t-il.
S’il avait pu voir la main gauche que l’inconnu avait pris soin de dissimuler à son regard, il aurait pu constater comme une malformation : elle semblait palmée.



La route céda la place à un chemin boueux. La pluie redoublait encore. Les branches des arbres masquaient le ciel, sans pour autant faire écran au déluge… Soudain, elles s’écartèrent et une structure blanchâtre se détacha dans l’obscurité, évoquant les côtes à nu d’un animal gigantesque… La voiture s’en approcha…

Il s’agissait des poutres d’acier d’un pont. Elles marquaient l’entrée d’une propriété privée dont « l’accès est interdit au public », comme le stipulait un écriteau sur la droite du chemin. La mousse des marais avait partiellement dévoré les montants. On aurait dit des lambeaux de chair accrochés à un tendon. Le passage était tellement étroit que deux hommes ne pouvaient l'emprunter de front. Lazare dû, à contrecoeur, garer là son véhicule et marcher sous la pluie en direction de la passerelle. Il s'aperçut alors qu'une seconde lui succédait, puis une troisième, et encore une autre, formant une longue ligne brisée qui balafrait le marais… Il s’engagea sans remarquer une caméra qui pivotait pour suivre sa course… La pluie résonnait sur le tablier...

L'obstacle franchi, l'averse se calma brusquement… Un silence oppressant succéda au staccato des gouttes de pluie... Brisé soudain par un aboiement. Lazare ralentit l’allure. Il aperçut alors deux hommes en imperméables, armés de fusils… L’un d’eux tenait un chien en laisse. Ils s’approchèrent. Le premier le dévisagea d'un regard inquisiteur.

« - Qui êtes vous ?
- Je m’appelle Lazare Vallois… C’est la Fondation qui m’envoie… M. Montbrison m’attend… 
- Je suis au courant, suivez toujours la même direction et ne vous en écartez pas. Le château se trouve au bout du chemin.
Le chien grogna.
- La paix, Kaïser ! lui ordonna son maître.
- C'est un berger allemand ? demanda Lazare.
- Oui. Pourquoi ?
- Pour rien.
L’homme hocha la tête et l’invita d’un geste à poursuivre sa route…
- Décidément, ils sont accueillants dans ce bled ! » maugréa le jeune homme…

Enfin apparut devant lui la résidence de Montbrison… Une grande demeure ancienne. A peine eut-il le temps d'arriver qu’une voix retentit à son approche :
« - Donnez-vous la peine d’entrer M. Vallois, M. Montbrison vous attend.
Lazare distingua une silhouette féminine qui se découpait dans l’embrasure de la porte…
- Je suis la secrétaire particulière de M. Montbrison… Si vous voulez me suivre… »
Elle devait avoir une petite trentaine… mais son tailleur strict et sa coiffure - ses cheveux bruns étaient rigidement plaqués en arrière - la vieillissaient. Son visage était fin, des traits harmonieux, mais qui affichaient une expression sévère. Elle n’était décidément pas du genre chaleureux. Au diapason du reste. Il s’engagea dans le hall de l’hôtel particulier…

La pièce était chichement éclairée. De grandes ombres se découpaient sur les murs. Ils prirent l’escalier… Lazare risqua un œil sur les portraits accrochés le long du passage… Ils représentaient des hommes aux visages sombres. Tous dans la force de l’âge. Et tous affectés de la même malformation à la main gauche…
« - Les ancêtres de M. Montbrison ?
- Non. Ceux des anciens propriétaires. M. Montbrison a acheté le château et toutes les terres environnantes… »
Ils n’échangèrent pas d’autres propos.

Après avoir traversé un long couloir, elle se dirigea vers une porte et frappa.
« - M. Vallois est arrivé monsieur… 
Une voix irritée lui répondit :
- Hé bien, qu’il entre ! »

Lazare pénétra dans une vaste salle, plongée dans la pénombre. Devant lui, Montbrison, l’entrepreneur, l’attendait… assis dans une chaise roulante ! Lazare fut saisi par le contraste entre son apparence et les photos de lui publiées dans la presse… Il portait alors bien la cinquantaine : le sourire carnassier, la mèche au vent, il était l’incarnation du winner à la française… Rien à voir avec cet infirme recroquevillé dans son siège et enveloppé dans une robe de chambre… le visage émacié, la bouche sévère, les yeux cachés par des lorgnons noirs…
Un vieillard !

« - Vous avez mis le temps ! 
- La route était mauvaise… commença Lazare.
L’homme l’interrompit sèchement :
- Je n’ai que faire de vos excuses… Si j’ai fait appel à vous, c’est sur la recommandation d’un ami… Je n’ai pas l’habitude de porter crédit aux histoire de bonnes femmes… (il se servit un verre, sans même en proposer à Lazare) pourtant… (il vida son verre.)
Silence.
- Si vous commenciez par me raconter ce qui vous arrive… 



« - Je suis un enfant du pays, comme on dit… Je me suis fait tout seul et ça a suscité pas mal de jalousies, croyez-moi ! Quand j’ai décidé de rentrer avec en tête un fabuleux projet immobilier pour transformer ce marécage en un complexe hôtelier de grand luxe, je m’attendais bien à me heurter aux habituels écologistes et à tous ces intellos bobos amoureux de la nature… mais pas à ceux-là…
- Ceux-là ?
Montbrison marqua une pause…

- Ils sont venus me trouver alors que je supervisais le début des travaux… Ils étaient trois… Habillés pareil : de longs manteaux noirs, des chapeaux à larges bords, noirs également… On les aurait cru sortis du Moyen-Age… Celui qui ouvrait la marche était de loin le plus vieux : vouté, d’une maigreur squelettique, ça se voyait à ses poignets, il s’appuyait sur un grand bâton noueux et son visage était crevassé de rides… Et sa voix, sa voix… éraillée… On aurait dit le son d’un gant de crin qu’on frotte sur une plaque de métal… Les deux autres qui se tenaient en retrait étaient nettement plus grands que lui, et larges d’épaules, le menton carré… Ils n’ont pas dit un mot tout le temps de l’entretien.

C’est quand il s’est approché de moi que j’ai réalisé que le vieillard était aveugle : ses pupilles étaient blanches comme de la craie… Pourtant, il avait l’air de se déplacer sans aucune gêne… Je me souviens parfaitement des paroles qu’il a prononcées. Il a dit…
« - Vous ne devez pas faire cela M. Montbrison. Vous transgressez l’ordre des marécages. »

L’ordre ?… Je lui ai répondu que tout était parfaitement en ordre ! J’avais toutes les autorisations, celle de la région, celle du département, celle de la D.D.E.,  celle de la préfecture… Que tout était parfaitement en règle et que personne ne me prendrait en faute !
Mais il ne s’agissait pas de cela…

Il m’a alors parlé de lois biens plus anciennes qui régissaient le marais ! Et que les habitants – Qui ? Les grenouilles ? - n’accepteraient de laisser violer… Il fallait soi-disant « respecter leur domaine… »

Je leur ai ri au nez, vous pensez. J’avais bien compris que j’avais affaire à une bande de cinglés ! Et je leur ai ordonné de déguerpir immédiatement… D’ailleurs, le contre-maître et quelques ouvriers s’étaient approchés, attirés par les éclats de voix… Et prêts à me donner un coup de main au cas où la discussion s’envenimerait… Alors, ils n’ont pas insisté… Ils se sont détournés mais le plus vieux m’a lancé un « Vous le regretterez ! » lourd de menaces… »



« - Et vous les avez revus ensuite ? interrogea Lazare…
- Non. Sur le coup, je n’ai même plus prêté attention à l’incident… C’est peu de temps après que j’ai commencé à éprouver de curieux malaises… Des sensations de vertige… d’étouffement… De plus en plus aigües à mesure que je m’éloignais du marais ! Puis j’ai commencé à perdre mes cheveux… Je me déshydratais ! J’ai consulté de nombreux spécialistes qui n’ont trouvé aucune explication rationnelle. Le seul moyen de calmer mes crises était de revenir au marais…
J’y ai acheté un manoir et m’y suis réfugié.
On n’y accède pas facilement.
Les méandres du marais forment un véritable labyrinthe, impossible à franchir… sauf en empruntant les passerelles. Elles sont tellement étroites qu’on ne peut s’y engager à deux de front. Ce réseau m’a paru être une ligne de défense efficace. Personne ne peut le franchir assez vite sans être vu. Pour l’améliorer, j’y ai même fait installer des caméras.
Mes sentinelles de métal avaient désormais des yeux ! Je leur faisais même plus confiance qu’à mes gardes du corps... Mais je pense que j’avais tort : si elles forment une barrière protectrice, elles peuvent aussi devenir les barreaux d’une cage. J’ai l’impression d’être dans un piège dont les mâchoires se sont refermées.

Ici, j'ai trouvé une rémission...
Mais pas la guérison…
C’est pourquoi lorsqu’on m’a parlé de vous, de votre… agence…
- Fondation… corrigea Lazare…
- Agence ! Fondation ! Il s’agit bien de ça ! Je suis prisonnier de ce foutu marais ! Je vis retranché ici, je paie une petite armée de vigiles et je m’y sens assiégé ! Et vous, vous pinaillez sur les mots ! Que me proposez-vous concrètement, monsieur Vallois ?
- Pour l’instant ? Attendre, je ne vois que ça… »



Ailleurs…

L’homme noir, celui qu’avait croisé Lazare un peu plus tôt, pénétra dans une chaumière… Là, assis près de l’âtre, un vieillard aux yeux crayeux l’attendait… Un bâton noueux posé près de lui…
« - Tu avais raison, père, un homme l’a rejoint… Peut-être sait-il que c’est pour ce soir ?
Le vieil homme remua les braises avec un pique-feu puis répondit d’une voix rocailleuse…
- Non… Il peut se douter mais il ne peut pas savoir… Qui que ce soit, il arrive trop tard… En franchissant les passerelles, il est entré dans la nasse… Le vrai maître des marécages va maintenant assouvir sa colère… »

Plus loin, au cœur du marais, une forme massive s’agitait, soulevant la vase et faisant ployer les roseaux…



Résidence de Montbrison…

La secrétaire de l’industriel accompagnait Lazare jusqu’à la porte de sa chambre…
« - C’est culotté de votre part de lui tenir tête… Il aurait pu vous fiche dehors, pluie ou pas.
- Je ne crois pas… Il est aux abois… Il doit penser que je suis sa dernière chance… Dites-moi, il a toujours été aussi irascible ?
- Non, avant il se contentait d’être ordinairement odieux ! répondit-elle en tournant les talons… »

A l’extérieur, la pluie redoubla brutalement… Un chien se mit soudain à aboyer…
« - La paix ! lui ordonna son maître… Qu’est-ce qui te prend ? »
En réponse, l’animal gémit plaintivement et s’enfuit à travers le parc.
« - Kaïser ! Bon sang, qu’est-ce que tu as ? »
Le hurlement de l'acier tordu suivi d'un brusque fracas lui fit tourner la tête en direction des passerelles…
« - Qu’est-ce que ?… »
Lampe à la main, l’homme courut vers l’origine du bruit… Le spectacle qu’il découvrit le saisit de stupeur… Les poutrelles tordues se découpaient dans le noir… Recroquevillées… De grands doigts décharnés, recourbés comme pour griffer ou agripper ceux qui voudraient approcher… Il n’y avait plus de tablier… Arraché par une main invisible…
« Nous voilà coupés du monde… » murmura-t-il…



Dans sa chambre, Lazare sursauta et se redressa dans son lit. Il entendit des clameurs : « Par ici ! ça venait de la chambre de M. Montbrison ! »
Il chaussa ses lunettes, enfila sa veste de pyjama et sortit dans le couloir. Là, se trouvaient la secrétaire en robe de chambre, bouleversée, les mèches de ses cheveux défaits encadraient son joli front, et un domestique accompagné de deux vigiles qui s’apprêtaient à pénétrer dans la chambre de l’industriel…
Les hommes entrèrent, lampe électrique en main. La pièce était plongée dans l’obscurité. Tout était sens dessus dessous. La pluie pénétrait dans la chambre : la porte fenêtre avait été enfoncée de l’extérieur, ainsi qu’une partie du mur… Les rideaux volaient au vent…

« - Qu’est-ce qui a bien pu faire ça ?
- Qu'est devenu le patron ? 
La secrétaire se tourna vers Lazare.
- On l’a enlevé !
- C’est comme si le marais l’avait pris… » répondit-il, songeur…
Le petit groupe contemplait la chambre dévastée… Perplexe. Personne ne prêta attention à la forme menue qui se dissimulait dans un coin de la pièce… Celle d’un batracien terrifié.

Fin


Dernière édition par Zaitchick le Lun 22 Déc 2008 - 20:29, édité 1 fois
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fred
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MessageSujet: Bonne surprise ce matin   Lun 22 Déc 2008 - 7:36

Z'êtes très chic de nous faire partager vos écrits Exclamation
Un joli style bien percutant et une atmosphère fort bien rendue, c'est de la belle ouvrage.
Au plaisir de te lire Wink
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Marc Gyver



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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Lun 22 Déc 2008 - 11:21

Ah oui, tout comme Fred, j'ai beaucoup apprécié! cheers

Et je ne dis pas ça pour garder des relations de bon voisinage! Wink

N'hésites pas à nous faire partager le reste de ta production!
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Lun 22 Déc 2008 - 11:26

Merci à tous les deux, je n'hésiterai pas.
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Joco
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Lun 22 Déc 2008 - 14:55

J'ai beaucoup apprécier aussi. C'est bien écrit, bien construit et l'atmosphère est bien rendue... Les images viennent naturellement à l'esprit pendant la lecture.
En case ou en cadrage, ça peut en faire de belles !
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Lun 22 Déc 2008 - 17:39

J'avais proposé cette nouvelle pour un concours.
Recalé.
Finalement, un jeune dessinateur plein de talent du nom de Michel Salvino l'a adaptée en BD.
Elle devrait paraître dans le fanzine nancéen, Non ? Si !
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Mémère
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Lun 22 Déc 2008 - 18:00

Très bien écrit et atmosphère bien rendue !
J'ai juste repéré une erreur de frappe qui sera vite effacée :
"Ici, j'ai trouvé ici une rémission..."
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Lun 22 Déc 2008 - 20:28

Mémère a écrit:
Très bien écrit et atmosphère bien rendue !
J'ai juste repéré une erreur de frappe qui sera vite effacée :
"Ici, j'ai trouvé ici une rémission..."
Je corrigerai.
Merci. Wink
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Lun 22 Déc 2008 - 20:46

Matin gris.



Patrick, la petite trentaine, est allongé sur son lit, dans la chambre d’un petit meublé du centre-ville. C'est le soir. Il fume en regardant pensivement s’élever les volutes… Il ne s’est pas rasé aujourd’hui. Son nœud de cravate est déserré et, comme il a dormi tout habillé, ses habits sont froissés… Perdu dans ses pensées, il songe à son nouvel emploi. A côté, sur la table de chevet, une feuille de papier sur laquelle il a griffonné quelques mots :

DEMAIN  SEPT HEURES ENTREPOT.

La Mercedes roule lentement au milieu des entrepôts déserts de la zone industrielle. Le jour est à peine levé. Il fait gris. D’ailleurs, tout est gris : le ciel, la rue, les bâtiments... Même la voiture est grise. A côté de Patrick, Marcel conduit. Il a la cinquantaine joviale et rebondie. Et dégarnie aussi... Les cheveux poivre et sel qui lui restent sont ramenés en arrière et noués en une courte queue de cheval sur la nuque. Il porte de petites lunettes rondes aux verres fumés. Forte carrure quand même. Enveloppé dans un imper mastic, il parle à son passager, tout en conservant son attention sur la route.

-T’es nerveux, hein ? C’est ton premier job pour l'agence ? T’étais dans quoi, avant ?
-J’ai fait cinq ans d’armée… Et puis j’ai un peu bossé dans le gardiennage pour une boite qui a fermé… Après, des petits boulots, par-ci, par-là.

Silence.

Le jeune homme n’a pas très envie de s’étendre sur son pédigrée.
Sait-il seulement dans quoi il met les pieds ?
Marcel, loquace, reprend :
… Tu sais, t’es pas obligé de t’habiller tout en noir. ça, c’est bon pour le folklore. Quand on est sur le terrain… (il s’interrompt.) Ah ! On arrive.

La Mercedes se gare sur un parking désert, devant l’entrepôt en apparence banal d’une compagnie frigorifique. Marcel coupe le contact.

Le samedi matin, personne ne travaille ici... On aura la paix. Les trente-cinq heures, ça a du bon, commente-t-il, sourire en coin.

Les deux hommes descendent du véhicule...
-Dans le coffre, il y a un sac de sport, poursuit Marcel, et dedans, il y a de quoi nous changer… et de quoi travailler.

Il entre à l’intérieur du bâtiment laissant à Patrick le soin de sortir le sac du coffre. Faut savoir déléguer. Patrick lui emboite le pas. A peine a-t-il franchi le seuil qu'il s’immobilise. Il reste cloué de stupeur par le spectacle qu’il découvre...

Devant lui renâcle un splendide étalon . Sa blancheur le rend presque lumineux dans la pénombre du hangar. L’animal s'ébroue, secoue nerveusement sa crinière puis renâcle de nouveau... Il est entravé par une chaine. On l'a muselé aussi. Et son front est orné…

D’une corne ?!? Une corne torsadée et… naturelle ?

Patrick ne parvient pas à articuler…
- C’est ?…
- Ouais… confirme Marcel… C'est. C’est une licorne. Une vraie. Et tu comprends bien que ça n’a rien à faire là. ça n’existe pas dans la vraie vie, des trucs pareils !
- Mais comment elle est arrivée là ?
- La faute au Seigneur des Anneaux… Tu sais, leur putain de trilogie, là, au cinéma... ça et Harry Poteur...

Tout en parlant, Marcel s'est penché vers le sac. Il en examine le contenu sans plus se soucier de son compagnon. Il farfouille, en sort une scie à métaux puis continue à farfouiller, comme s’il cherchait quelque chose de précis…

Enfin, il daigne reprendre :
- Avec les films, il y a eu… comment on dit déjà ? Un engouement ! C’est ça ! Un « engouement » pour les jeux de rôles. Chez les étudiants surtout… (Z’ont qu’ça à foutre, ces petits cons !) Et tu sais comment c'est avec certains jeunes, quand ils sont toqués de magie et de trucs ésotériques... ça peut aller très loin… Va-t-en savoir où ils sont allés fourrer leur nez pour trouver des formules magiques qui fassent vrai… Enfin bon, on sait pas comment y se sont démerdés mais ils ont réussi à faire apparaître... ça. Tu te rends compte ? Ces petits cons ont réussi à ouvrir un passage entre notre monde et… va-t'en savoir quoi ! Et ça, ç’en est sorti… Et puis quand le passage s'est refermé, ben... c’est resté.

Il se redresse, l'index accusateur pointé en direction de l'animal, et continue sur un ton exalté :
- … Et ça, dans un monde régi par le CAC40 et le Dow Jones, ça n’a rien à foutre là ! On veut bien croire à Dieu, aux miracles... à la rigueur, mais les licornes, les chimères ou les manticores, ça non ! T’imagines le bordel si le bon peuple s'aperçoit que des prodiges pareils sont possibles ? Si les miracles deviennent quotidiens, si l’irrationnel devient la norme, y a plus d’économie, plus d’Etat, plus d'Eglise, plus d’autorité, plus rien ! Aucune institution ne peut résister à un bouleversement pareil, aucune ! Et c'est le bordel qui s'installe ! Et le bordel, nos patrons n’en veulent pas. Ni leurs commanditaires. On est déjà suffisamment emmerdé avec les changements climatiques sans devoir, en plus, gérer les lutins et les farfadets ! (Il fixe la licorne...) Tant que cette chose existe, elle représente un danger.

Pour toute réaction, l'animal secoue la tête, puis il s'approche et tire sur sa chaine... Il marche alors en décrivant un cercle aussi large que peut le lui permettre son entrave. Marcel s'en détourne. Il regarde Patrick et poursuit.
- ... Notre boulot, à nous, c’est de veiller à ce que rien ne dérange l’ordre établi. Alors, s'il y a des passages qui s'ouvrent, hé bien... on les referme. Et on veille à ce que plus personne ne les rouvre ou n'en ouvre d’autres. Et on fait disparaître toute trace de leur existence, y compris tout ce qui a pu en sortir. Tu piges ? C’est pour ça qu’on nous paye. Pas pour se pavaner en costume noir mais pour mettre les mains dans le cambouis.

Il se remet à fouiller dans le sac puis il en sort un objet qui ressemble à un pistolet (sourire de satisfaction.)
- C’est quoi ?
- Un truc qu’on utilise aux abattoirs. A air comprimé. Un coup derrière l’oreille, un seul, et ça perfore le cerveau. Rapide, propre... et indolore. Notre job, après, ce sera de découper le corps en morceaux et de tout stocker dans la chambre froide là-bas, au fond. Après, les ouvriers de la boite n’auront plus qu’à traiter la viande… Ils ne se douteront même pas de sa provenance.
- La traiter ? Qu'est-ce que ça veut dire, la traiter ?

Sans rien répondre, Marcel tend à son compagnon un cylindre de métal...
- Mais ?! C’est une boite de pâtée pour chien, ça ? !
- Et alors ? Ben, fais pas cette tête... ça ne leur fera pas de mal aux clebs, va. C’est sain et garanti sans OGM (clignement d'œil complice.) Bon… On s’y met ? On a pas tout le week-end… Ah ! Fais gaffe… Elle est carnivore. C’est pour ça qu’on l’a muselée. (Se tournant vers la licorne : ) saloperie, va !

Il s'approche ensuite doucement en lui parlant à voix basse... « Viens ma toute belle. N'aie pas peur. Tonton Marcel, c'est l'homme qui cause à l'oreille des licornes. » La créature n'esquisse même pas un mouvement de recul. Elle semble calme, curieuse. Marcel est un professionnel confirmé. Tout va très vite.


Le soir tombe sur les entrepôts. Leur besogne enfin accomplie, les deux hommes sortent après s'être changés - Marcel est très rigoureux sur la propreté de son véhicule. Puis ils rangent en silence leurs affaires dans le coffre avant d'embarquer, toujours en silence, dans la voiture… Marcel met le contact. Patrick est à la fois fourbu et pensif…

- Dis-donc, demande-t-il, à part nous, qui a vu cet animal vivant ?
- Ben, l’équipe qui s’est chargée de sa capture… Elle les a pas mal fait courir d’ailleurs, cette espèce de charogne. Elle a même presque bouffé la main d’un de nos gars, tu vois un peu le rodéo ?
- Non, je pensais aux étudiants… Les rôlistes qui l’ont amenée ici.
- Ah, les petits cons ? De ce côté-là, y a pas à s’en faire, rassure-toi. On a tout d'abord commencé par s’occuper d’eux et puis après, on a bien nettoyé leur piaule de fond en comble. Plus de trace. Nickel.
- Oui, mais eux ? Est-ce qu’ils se tairont ?
- Ah, pour ça oui, ne t’inquiète pas... Ils ne risquent par de manger le morceau… Ah ah ah… Qu’est-ce que tu crois qu’il y avait dans la boite que je t’ai montrée ? …
Ben, qu'est-ce que t'as ? T’en fais une tête.
(…)
Hé !?! Avertis quand t'es malade ! C’est moi qui nettoie, nom d’un chien ! Non, mais regardez-moi ce travail !
Ah, C'est du joli !
Tu vas avoir du mal à le ravoir, ton beau costume noir, « Man In black » !

FIN
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Joco
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Mar 23 Déc 2008 - 16:23

C'est pas mal du tout !
Encore ! Encore !


Et tiens nous au courant pour la parution de la première.
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Mémère
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Mar 23 Déc 2008 - 18:34

Super la 2ème, l'humour en prime !
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Mar 23 Déc 2008 - 18:39

A défaut de pouvoir montrer le work in progress de ma nouvelle (l'accès est réservé), je peux poster le lien vers la première tentative d'adaptation en BD que j'avais faite (avec, en prime, la première version de la nouvelle.)
http://forum.ouaisweb.com/viewtopic.php?t=128&postdays=0&postorder=asc&start=0
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Mar 23 Déc 2008 - 18:40

Mémère a écrit:
Super la 2ème, l'humour en prime !
Hé oui, Mémère, c'est noël.
(Désolé. pas pu résister. Embarassed )
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Ven 2 Jan 2009 - 16:45

Celle-là, écrite rapido pour un contest sur un forum voisin.

Reptile.

Il en était à une bouteille et demie et l'alcool commençait à faire son effet... Trop tôt, le soir était à peine tombé... Ou bien non... Il ne savait plus. Du coin de l'œil, il observait le patron de la cantina... qui le mâtait lui aussi ! Un gros, épais, chauve et moustachu. Une caricature qui tolérait tout juste les americanos comme lui. Rien à foutre. Tant qu'il aurait des dollars, il lui ficherait la paix.

La serveuse débarrassa la table poisseuse des quelques verres vides laissés par les précédents convives et l'essuya prestement. Il sentit le contact fugitif de ses doigts et leva un œil machinal vers elle. Grande, élancée, plutôt jolie... Ses yeux d'un noir charbonneux soutenaient son regard... Elle avait de beaux traits réguliers. La peau était bronzée mais plutôt claire pour une mexicaine ce qui contrastait avec des cheveux très noirs, plaqués en arrière et luisant sous la lumière crue des ampoules. Elle esquissa un sourire découvrant de petites perles ivoire, battit des cils puis, nonchalamment, elle se détourna et partit vers une autre table. Comme il la regardait s'éloigner, il remarqua l'étrange tatouage sur son dos : l'échancrure de sa robe révélait le dessin de deux serpents noirs, entrecroisés le long de sa colonne vertébrale... Elle s'arrêta, puis tourna la tête vers lui et sourit de nouveau... Comme invitation...

Le reste de la soirée se perdit dans un brouillard de sons de sensations lumineuses et de vertiges... Lorsqu'il émergea, il la vit se diriger vers la sortie. Il se leva alors péniblement et lui emboita le pas aussi vite qu'il le put. Sa démarche trainante et maladroite lui attira le regard désapprobateur des clients et du patron. Quelques insultes fusèrent, borracho étant la plus gentille... Il franchit la porte.

Il l'aperçut, un peu à l'écart. Ses yeux et sa chevelure brune luisaient sous la lune. Elle l'attendait. Il s'approcha d'elle et, d'une main, lui caressa le menton. Loin de s'effaroucher, la fille sourit de toutes ses dents. Ses pupilles brillantes le fixaient. Il posa sa main sur son épaule. Le doux contact de sa peau éveilla une sensation de chaleur en lui. Il humait son parfum...

Puis une impression de mouvement le troubla, comme si quelque chose bougeait dans le dos de la Mexicaine... Il sentit son sang se glacer... Des anneaux se déployaient derrière elle et deux têtes se dressèrent, ouvrant leurs gueules garnies de crocs. Les serpents ! Les tatouages s'animaient, ils prenaient vie ! L'image d'une tête reptilienne plongeant vers sa gorge fut la dernière vision qu'il emporta dans les ténèbres.

Au petit matin, l'inspecteur Gimenez rejoignit la scène du crime. Trois heures pour arriver dans ce patelin de bouseux ! Il trouva deux (deux !) policiers communaux occupés à contenir les badauds. Le légiste – un quelconque médecin de bourg, en fait – examinait le cadavre... Vidé de son sang, comme les autres. Un gringo, cette fois, ça allait compliquer le rapport.
« - On a eu un mal fou à les empêcher de le brûler comme les autres, dit un des municipales.
- Sûr. L'ambassade américaine n'aurait pas apprécié, acquiesça l'inspecteur. Quelqu'un a vu quelque chose ?
- Le patron de la cantina dit qu'il s'est saoulé pendant une partie de la soirée et qu'il est sorti de son établissement après onze heures.
- C'est vrai, clama un gros homme chauve parmi la foule.
- C'est vous le patron de la cantina ? Vous avez une idée de ce qui s'est passé ? Demanda l'inspecteur.
- Tout ce que je sais, c'est que ça fait le cinquième en trois mois. Personne n'ose plus sortir la nuit, maintenant. Je ne trouve même plus personne pour servir à la cantina. Il serait peut-être temps que vous fassiez quelque chose ! (Approbation générale.)
- Il y avait quelqu'un avec lui ?
- Non. Il était seul.
« Seul et fauché pensa Gimenez en regardant les vêtements de la victime. N'était la nationalité du mort, on aurait déjà classé l'affaire. Un simple crime crapuleux au modus operandi original. Inutile de trainer. Je ne vais quand même pas imputer le crime au chupacabra ! »

Il autorisa l'enlèvement du corps au grand dépit de la populace qui voulait le brûler, comme pour conjurer une malédiction. La dépouille serait ensuite emportée à l'institut médico-légal de la ville la plus proche. Là, il serait conservé le temps que l'identification soit confirmée et que la paperasse soit en règle. Enfin, on l'expédierait aux Etats-Unis. De toute manière, ce n'était pas le meurtre d'un pas grand chose dans un bled perdu du Mexique qui allait faire bouger le gouvernement !

L'obscurité l'enveloppait. Etrange sensation que de flotter hors de son corps, de percevoir au-delà de ses sens, au-delà de cette boite où on l'avait enfermé... Ils n'avaient pas détruit son corps, c'était une erreur. La nuit prochaine, il entendrait l'appel de son initiatrice. Alors il se relèverait intact pour chasser à ses côtés. Unis pour l'éternité.
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BenBecker

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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Ven 2 Jan 2009 - 17:45

Quelle belle écriture !!! Shocked
Je ne te connaissais pas sous cette facette !!! Bravo !!! Wink
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Ven 2 Jan 2009 - 18:22

BenBecker a écrit:
Quelle belle écriture !!!
C'est pas écrit... C'est tapé à la machine. (Truman Capote) lol!
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Lun 19 Jan 2009 - 16:39

Le marcheur.


Aucune brise n'agitait les feuilles des arbres, comme si la campagne retenait son souffle.

Les pas de l'étranger faisaient crisser la terre sèche, résonnant dans le silence du chemin. Sa silhouette longiligne se découpait sur le ciel pâle, voilée par la chaleur de l'air.

Il ne semblait pas incommodé par la canicule et allait à un bon rythme, s'appuyant sur un long bâton. L'ombre profonde de son chapeau à larges bords dissimulait en partie les traits de son visage... Un visage tout en longueur qui se terminait par un menton pointu... Deux pupilles livides semblaient briller par intermittence sous de maigres sourcils et un nez recourbé surmontait une bouche aux lèvres fines et craquelées. Sa peau, diaphane, semblait insensible au soleil et des cheveux argentés cachaient ses oreilles. Il portait des vêtements sombres, couverts de poussière, et le balancement d'une besace vide, qui pendait à son côté, rythmait sa marche.

Dans les champs, de part et d'autre du chemin, les épis de blé courbaient leurs lourdes têtes dorées, fatigués d'attendre la moisson...

Une clameur brisa un instant le silence : un peu plus haut, deux corbeaux se disputaient des lambeaux d'une charogne de vieille chèvre.

Devant lui se dressait un rideau de pins, comme des sentinelles figées qui cachaient partiellement les bâtiments d'une ferme qu'on distinguait plus loin. Depuis le chemin, on pouvait apercevoir les ouvertures béantes dans la façade blanche de l'habitation, semblables aux cavités d'un crâne. On devinait la salle commune, désertée, avec les couverts dressés sur la grande table vide, les bancs renversés autour et, peut-être, des reliefs de nourriture abandonnés aux mouches. Une pendule à clepsydre, qui trônait, immobile, dans la pièce, marquait l'heure où la vie de la petite communauté s'était arrêtée. L'étable et la grange semblaient avoir été abandonnées précipitamment, elles aussi.

Sans attarder son regard sur le paysage qu'il traversait, le marcheur poursuivit sa route comme mu par un dessein qui transcendait la fatigue de ses membres.

***

Le soir tombait lorsqu'il arriva en vue de la grande ville. Le soleil couchant imprimait un oeil sanglant sur la toile rougeoyante d'un ciel zébré par de longues colonnes de fumées noires... Celles des bûchers funéraires. Il aperçut, de loin, les sombres flèches de la cathédrale qui dominaient la cité, déchirant l'horizon. Il s'approcha d'un pas déterminé.

Les rues de la métropole étaient vides, jonchées de débris divers et de biens abandonnés : des meubles démembrés, des commodes brisées, des vêtements froissés et souillés, quelques jouets cassés... Les d'éclats de verre faisaient comme un tapis de cristal sur le sol. Quelques silhouettes sinistres traversaient fugitivement ce désert : celles des médecins et de leurs assistants, sous la protection dérisoire de masques blafards aux longs nez qui les faisaient ressembler à des oiseaux grotesques et sans ailes... Des bipèdes dont les ombres se découpaient sur les façades des maisons vides... Avec celles de quelques chiens errants efflanqués.

***

L'épidémie s'était abattue brutalement sur la ville, désorganisant la vie de la cité. Les vieillards, d'abord, puis les enfants, les femmes et même les hommes dans la force de l'âge : tous ceux qui étaient touchés succombaient rapidement sans que les autorités, complètement dépassées, puissent trouver un embryon d'explication - sans même parler d'un remède. La canicule qui sévissait sur le pays aggravait encore la situation, empuantissant l'air et échauffant les esprits. En désespoir de cause, le conseil municipal - pourtant dominé par des positivistes - en était venu à commander des messes à l'évêque. Celui-ci, qui avait commencé par accabler ses concitoyens pour leur impiété et leur immoralité, y vit l'occasion de revigorer leur foi : de grandes cérémonies furent célébrées dans la cathédrale pour supplier Dieu d'écarter le fléau de la métropole... Sans aucun résultat. Les édiles se résolurent alors à informer le gouvernement qui ordonna immédiatement une quarantaine puis proclama la loi martiale... Mais, ni la police, débordée, ni la garnison locale et la garde nationale, mobilisées pour l'occasion, ni même la troupe envoyée en renfort n'avaient pu contenir la pression des habitants qui voulaient fuir la contagion...

L'évacuation se fit dans le désordre le plus complet. Les citadins, chargeaient et surchargeaient des véhicules de fortune avec leurs maigres biens et se hâtaient de quitter les lieux sans se soucier des conséquences. Ils encombraient donc les voies et bloquaient ainsi la circulation, paralysant l'action des services sanitaires. Des émeutes avaient même failli éclater, contenues à grand peine par le service d'ordre. Finalement, la panique s'était communiquée très rapidement aux forces armées elles-mêmes qui avaient déserté, fuyant à leur tour, abandonnant la ville à son sort...

Il ne restait sur place qu'une poignée de médecins assistés de volontaires qui sortaient les corps des maisons, chargeaient leur macabre fardeau sur des charrettes puis les emportaient pour les regrouper sur différentes places où on avait préparé de grands bûchers collectifs afin de les brûler dans l'espoir d'endiguer l'épidémie... Quelques prêtres bénissaient les charniers avant qu'on y boute le feu.

Il restait aussi les rôdeurs – des pillards audacieux issus de bandes dissoutes, des déserteurs ou des mendiants - qui voulaient profiter de l'aubaine : une ville laissée sans protection et sans loi était une proie bien tentante. Ils mettaient systématiquement à sac les entrepôts et les magasins, visitaient les maisons ou détroussaient les quelques malheureux qui n'avaient pas voulu ou pu fuir. On en avait bien pendus quelques uns, pour faire un exemple, au début de l'épidémie, quand on disposait encore de soldats et de juges... Les moins rapides ou les moins chanceux... Mais sans parvenir, cependant, à décourager les autres brigands, plus adroits ou plus cupides. Finalement, les cadavres des condamnés avaient été décrochés des potences improvisées et brûlés avec ceux des autres victimes pour éviter qu'ils ne deviennent de nouveaux foyers d'infection... Il n'y avait d'ailleurs plus assez de sergents de ville pour faire la chasse aux charognards et on avait besoin de tous les bras disponibles pour évacuer les corps des pestiférés...

***

Il continuait sa marche, insensible au chaos environnant. Elle le conduisit devant l'entrée du musée, un vaste bâtiment dont la façade pâle dominait une petite esplanade. Elle était barrée par une banderolle annonçant en lettres capitales une exposition consacrée à la Grèce antique.

Il vit que les portes étaient entrouvertes, laissant filtrer un rayon faiblissant de lumière vers la pénombre intérieure... Comme une invitation à pénétrer. Cela lui facilitait la tâche, même si leur fermeture n'aurait pas constitué un obstacle. Ne possédait-il pas la science des passages ?

Il grimpa les degrés du large escalier qui menait à l'entrée puis poussa lentement l'une des portes d'un geste prudent et scruta la semi-obscurité... Quelques débris de vitrines luisaient au sol. Il s'avança à pas mesurés jusqu'au milieu du hall. Rien ne bougeait. Le musée aussi avait été déserté : le conservateur et les gardiens avaient fui, abandonnant leur charge, laissant les collections exposées à la convoitise. Elles avaient été pillées, saccagées, dévastées... Un sentiment de contrariété le traversa alors : allait-il trouver ce qu'il était venu chercher ?

Il déambula un instant au rez-de-chaussée avant de monter à l'étage, contemplant les pièces épargnées par les vandales : glaives de bronze verdis par les siècles, restes de casques, de cuirasses, de boucliers... Quelques colliers et parures oubliés ou dédaignés...

Son regard s'arrêta sur une grande fresque : c'était une mosaïque restaurée à laquelle il manquait toutefois quelques pierres de couleur. Elle représentait une scène de l'Illyade : la colère de Phoebos-Apollon. Le dieu furieux dardait de ses flèches invisibles l'armée des Achéens qui l'avaient offensé en profanant l'un de ses temples. La correspondance le fit sourire. Les anciens surnommaient Apollon « Smynthée », le dieu des rats, parce qu'il pouvait déclencher la peste dans les rangs des mortels, aussi nombreux soient-ils, pour se venger d'un affront... Mais qui avait dit qu'il serait le seul dieu capable de déclencher un tel fléau ? Pourquoi d'autres dieux ne seraient-ils pas capables d'accomplir pareil prodige s'ils étaient suffisamment courroucés ?! Et ce, quand bien même cela obèrerait leurs forces déclinantes...

Il se détourna de la scène pour se rendre à l'étage.

***

L'étage avait été relativement épargné. Quelques vitrines tenaient encore debout. L'une d'elle lui rendit même sont reflet, créant l'illusion d'une présence. Mais il restait seul. Un sourire se peignit alors sur ses lèvres sèches. Son regard avait accroché l'objet qu'il était venu chercher : un masque... Un masque doré, dérobé au temple de Mercure... Son temple.

Voilà des années que des hommes étaient venus. Sous prétexte de recherches archéologiques – une forme de pillage légalisé, ni plus, ni moins -, ils avaient éventré le sol sacré, exhumé son temple et violé sa demeure. Ils s'étaient ensuite emparé du dernier vestige de sa gloire passée : ce masque. Longtemps avant, les prêtres le portaient pour l'honorer lors de grandes fêtes dont les rites secrets s'étaient perdus depuis... Ces profanateurs lui avaient pris le dernier vestige de l'adoration de milliers de fidèles, cette adoration sans laquelle il n'était plus qu'un fantôme... Un mirage... Une ombre... Et ils s'étaient enfuis avec. Le dieu oublié s'éveilla alors et se mit en marche traversant les champs, les forêts, les montagnes pour parvenir jusqu'ici. Il lui avait fallu parcourir des lieues pour retrouver son masque, mais quelle importance ? Après tout, n'était-il pas un voyageur ?

Son périple touchait maintenant à sa fin. Il posa son bâton. La vitrine s'ouvrit sans difficulté et il prit le précieux objet dans ses mains. Il le contempla, le palpa, le retourna, le caressa... Enfin, il allait pouvoir rebrousser chemin ! Introduisant précautionneusement le masque dans sa besace, il se détourna, indifférent aux autres pièces présentées... Certaines étaient pourtant précieuses... Mais il n'était pas un voleur... quoiqu'il les protégeât. Il ne voulait que récupérer son bien.

Il traversa la ville, la besace alourdie de son fardeau, sans rencontrer de difficulté... Les mortels avaient d'autres préoccupations plus immédiates. Dans quelques jours, l'épidémie prendrait fin aussi inexplicablement qu'elle avait commencé, retombée avec sa colère... Les autorités récupèreraient le contrôle de la situation et, une fois assurées que le danger était écarté - et l'ordre rétabli -, elles autoriseraient le retour des habitants... Ceux-ci reviendraient d'abord par petits groupes, puis de plus en plus nombreux.

La faculté de médecine serait saisie et sommée de trouver une explication rationnelle au fléau... Explication qui serait ensuite rapidement échafaudée, démontrée et reprise par la presse, puis contestée par l'Eglise qui mettrait en avant le rôle des messes données pendant l'épidémie, pour être, en définitive, acceptée par l'opinion qui s'en satisferait, faute de mieux.

La crise serait bientôt oubliée, consignée dans les manuels d'histoire et balayée par le temps... Pendant ce temps là, le marcheur poursuivrait sa route... Le voyage de retour serait long, très long jusqu'à son séjour... Mais qu'importe : le temps ne lui était rien.
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Marc Gyver



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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Lun 19 Jan 2009 - 22:06

Yesss!!! Encore une réussite, mes félicitations (pour la nouvelle, hein, pas pour la blague.... Laughing ).

Par contre, il vieillit, le "messager ailé des dieux": se balader comme ça en marchant, alors que l'on peut voler, rien que pour faire chier les mortels en leur balançant un fléau.... et tout ça pour un bout de métal! Assez typique de la mesquinerie des dieux de la Rome Antique... Wink
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Dim 26 Avr 2009 - 14:59

« Je devine dans l'obscurité la reptation des tentacules dans ma direction.
Le sifflement dans ma tête se fait de plus en plus aigu.
On me surnomme Boute-feu.
Si je ne réagit pas très vite, je vais mourir. »

La Salamandre.
(D'après une idée de Bloody Mary.)

Heathrow, aéroport de Londres, 24 heures plus tôt.

Difficile de voyager lorsqu'on n'a plus de visage.
Les douaniers n'aiment pas trop.
Dans mon cas, mes employeurs m'ont fourni un passeport anthropométrique.
Un laisser passer dûment estampillé qui me permet de me déplacer sans encombre dans n'importe quel pays de l'Union.

Je m'appelle Marc Pyron.
Ce n'est pas mon vrai nom.
Mon ancienne identité a brûlé avec mon visage lors d'un fatal accident.
Désormais, mon corps est entièrement enveloppé de bandes velpeau. Brûlé et cautérisé par miracle.
J'ai retiré de cette douloureuse expérience un don qui m'a valu d'être remarqué par la Fondation : je peux contrôler le feu... ça m'a valu un emploi d'agent sur le terrain.

« Monsieur Pyron ? »
John.
Mon contact.
L'élégance affectée d'un banquier de la city et la précision d'une montre suisse.
« C'est bien moi. On vous a fait un portrait d'après nature ou on vous a juste dit de chercher une momie en imper ? »
« Ma voiture nous attend. »

Nous prenons place.
La Rover sent le cuir neuf.
John me tend un dossier.
Sur la couverture figure un nom inscrit au marqueur.
Flemming.

James Flemming.
Brillant biologiste de réputation internationale.
Sérieux candidat pour un Nobel.
Retrouvé mort, broyé, dans les décombres de son laboratoire situé dans la banlieue de Greenwich.
Le rapport du coroner mentionne l'écrasement de la cage thoracique et la rupture de la colonne vertébrale...
Fichtre !

« Le laboratoire a été mis sens dessus dessous, le vol était peut-être le mobile ? »
« De documents alors ? Il ne conservait aucun objet de valeur chez lui... Et puis, ça n'explique pas le mode opératoire si singulier du crime : pourquoi tuer de cette manière ? Et comment ? Aucun homme n'est assez fort... »
« Un animal alors ? Je lis qu'il y a une serre attenante au laboratoire... »
« Plantes, uniquement. Pas de boa constrictor ni d'orang outan... Au temps pour monsieur Allan Poe. »

La pluie commençait à frapper le pare-brise. Les essuie-glaces se mirent en action, rythmant le trajet de leur ballet monotone.

Machinalement, j'allumais une cigarette.
John s'apprêtait sûrement à m'en faire le reproche mais ses paroles s'étouffèrent subitement lorsqu'il réalisa que je l'avais allumée sans briquet ni allumette...
La flamme était née au sommet de mon pouce puis avait disparu.
Il me regarda et articula : « Ce n'est pas très bon pour la santé... »
Le genre de remarque qu'un grand brûlé peut apprécier. Et venant d'un type qui vivait encore dans sa garçonnière avec sa mère-grand, par dessus le marché. Par égard pour mon hôte, je commandais à ma cigarette de s'éteindre.

« Est-ce qu'on lui connaissait des ennemis ? »
« Hé bien... Suivant les personnes, on a des sons de cloches très différents : d'aucuns disent qu'il était affable, courtois, et d'autres le dépeignent comme un mégalomane tyrannique... Tout semble avoir basculé après le décès de son épouse. Il a plaqué brutalement l'enseignement à l'université et s'est retiré chez lui où il a poursuivi seul ses recherches. Apparemment, il a trouvé des sponsors privés. Ses travaux avaient d'ailleurs suscités de vives critiques de la part du monde scientifique : il voulait croiser l'ADN d'êtres vivants avec des végétaux. Manifestement, il se moquait pas mal de la déontologie et des principes de précautions. Vous savez de quel sobriquet ses collègues l'avaient affublé ? »
« Dites voir... »
« Frankenstein. »

Banlieue de Greenwich, deux heures plus tôt.

« Frankenstein. »
J'y repensais en pénétrant dans la villa abandonnée. Les scellés n'étaient pas un problème. La pièce que Flemming avait aménagée en laboratoire était au rez de chassée. Elle communiquait avec la serre, à l'arrière de la maison. Une vraie jungle tropicale en miniature. Au centre de la serre se trouvait un bassin dans lequel stagnait une eau sombre. La terre grasse semblait avoir été remuée tout autour.
Le laboratoire retint davantage mon attention. Meubles renversés, éprouvettes brisées, feuilles de notes dispersées... Je sentais des traces de chaleur résiduelle. Un autre de mes talents. Je m'accroupis au milieu de la pièce et me concentrais pour isoler ces traces.
Je percevais le décor comme s'il était enveloppé d'un voile mauve... Des formes rouges, jaunes et blanches s'y mouvaient, plus ou moins intenses... je distinguai plus nettement l'empreinte de deux corps - deux hommes pensai-je – l'un, plus massif, dégageait plus de chaleur que son compagnon – et je voyais leur parcours dans cette pièce, comme sur un film au ralenti dont toutes les images seraient projetées simultanément sur un écran... Une fouille en règle qui avait eu lieu après le passage des policiers dont la signature thermique s'estompait de plus en plus. Ils étaient venus récemment. Peut-être les bailleurs de Flemming qui voulaient récupérer les résultats de leurs investissements.
J'ouvris les yeux.
Le soir était tombé.
J'étais seul.

Banlieue de Greenwich, maintenant.

La tête me tournait.
Ça m'arrivait parfois après ce type d'exercice.
J'aperçus un objet blanc sur le sol.
Je me penchai pour le ramasser : c'était une feuille de papier griffonnée de formules... Je voulus m'éclairer pour mieux lire et mis le feu au papier, comme si je n'avais plus le contrôle de ma flamme.
Là, c'était inédit. Je réalisai alors que la concentration de la pièce en oxygène avait augmenté, d'où mon ivresse et l'intensité de ma flamme. Puis j'entendis un bourdonnement de plus en plus fort... Comme...
Une voix de femme ?
Des craquements m'alertèrent... du fond de la serre, quelque chose bougeait, sortant du bassin lentement en accrochant ses tentacules végétaux aux rebords pour sortir et se diriger... vers moi !
Je parvins difficilement à me redresser. Le bourdonnement martelait mon crâne. Comme une voix féminine qui m'appelait... C'était donc ça que Flemming avait bricolé seul dans son labo : une plante avec de l'ADN humain ! Une synthèse d'animal et de végétal... Une pensée me glaça encore plus l'épiderme : « et ce cinglé s'est servi de l'ADN de sa femme ! »
J'essayai de contenir la panique qui me gagnait.
Lentement, la créature poursuivait sa reptation dans ma direction.
L'air était saturé d'oxygène. Si j'utilisais ma flamme, je risquais moi-aussi d'être déchiqueté par la déflagration.
Le contact d'un tentacule avec ma cheville me décida. Le monde s'embrasa soudain avant de sombrer dans l'obscurité.

Les flash rouges et bleues des véhicules des pompiers me réveillèrent. Je pris conscience qu'on s'affairait autour de moi. Visiblement, je ne m'en tirais pas trop mal, éjecté au dehors par l'explosion... Je n'avais rien de cassé. Je me redressai et contemplai la villa – et la serre – en train de flamber. Plus aucune trace de l'invention de Flemming. Mon rapport ne plairait pas à mes chefs, je n'avais aucune preuve matérielle pour étayer mes déclarations. Les circonstances de la mort de Flemming resteraient obscures.
« Vous allez bien ? », s'enquit John.
« Aussi bien qu'on puisse aller après avoir été projeté à plusieurs mètres par une explosion », répondis-je.
Il sourit.
« La police désirait connaître la raison de votre présence sur une scène de crime, mais j'ai arrangé ça. Il n'empêche que l'incendie sera plus difficile à leur faire avaler... Je crois que l'avocat de la Fondation ne va pas chômer. Venez. Rentrons maintenant. »
Il m'aida à me remettre sur pieds. Finalement, mes blessures n'étaient que superficielles.
« Voulez-vous fumer ? », me demanda-t-il.
« Non merci. Mauvais pour la santé. »
La nuit se teintait de rouge tandis que nous nous éloignions...
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MessageSujet: Re: Vous voulez de mes nouvelles ?   Ven 26 Juin 2009 - 12:51

Oups. Trompé.
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